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HUMEUR : #moi aussi, je balance mes porcs
Pierre Titeux, chroniqueur  •  2 novembre 2017

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Je souhaite profiter de la tribune dont je dispose ici pour soulager ma conscience. Depuis le déferlement de témoignages sous hashtags « balancetonporc », « metoo » ou « moiaussi » consécutif à la révélation des comportements libidineux et condamnables de Pig Weinstein envers la gent féminine vulnérable, un doute m’habite et une crainte me taraude en effet : et si, à l’insu de mon plein gré, j’appartenais #moiaussi à la catégorie des harceleurs désinvoltes ?
Je pensais jusqu’alors mon rapport à l’autre sexe – ainsi qu’au mien, d’ailleurs – empreint du plus profond respect et dénué de la moindre lubricité mais peut-être m’accordais-je trop vite l’absolution… Car à lire les récits de victimes, à entendre journalistes et consultants établir le catalogue de l’inacceptable, force m’est de constater que d’aucuns pourraient légitimement me vouer à la porcherie.

Oui, trop souvent, je me suis laissé aller à des attitudes inappropriées. Dès lors, bien que nulle plainte n’aie jusqu’ici été formulée à mon encontre, je tiens à exprimer mes sincères regrets à celles et ceux qui auraient pu se sentir agressé.e.s ou sali.e.s par mes gestes et paroles déplacés.

Ces massages des épaules sous prétexte de vous déstresser ou de vous encourager, cette main systématiquement posée sur le dos au moment de la bise, ces interpellations familières – « fille », « bichette », « Guydounet », « louloutte », « bibine », « p’tit bonhomme » et autres « choupette », – se voulant complices n’avaient sans doute pas leur place dans une relation professionnelle. Et que dire de nos – j’écris « nos » car sur ce point, vous n’étiez pas en reste – blagues graveleuses et allusions égrillardes…
Alors, Catherine, Isabelle, Martine, Pauline, Béatrice, Aurélie, Irène, Véronique, Julie, Sabine, Barbara, Alain, Annabelle, Sophie, Stéphanie, Guy, Martina, Agathe, Valentine et les éventuel.le.s oublié.e.s : pardon si je vous ai blessé.e.s dans votre dignité.

Trêve de plaisanterie foireuse : ce mea culpa relève du second degré. Les situations évoquées sont certes réelles et intrinsèquement susceptibles de choquer mais je les considère dépourvues de la moindre ambiguïté au regard du contexte dans lequel elles s’inscrivent. Les individus concernés ont en effet développé, par-delà tout rapport hiérarchique, des relations humaines fortes, fondées sur une confiance mutuelle, la loyauté et l’estime ; leurs échanges revêtent une dimension amicale voire affective qui en exclut à la fois le déplacé et la mauvaise interprétation.

Ces gestes et ces mots naturels dans le cercle des initiés acquièrent toutefois une autre signification lorsqu’ils en sortent. Pas question dès lors de les « infliger » à quiconque y étant étranger ; ils seraient dans ce cas inopportuns, déplacés, inacceptables et condamnables. Impossible, par contre, d’empêcher des collègues extérieurs au dit cercle d’être interloqués voire choqués par ce qu’ils y observent. Et ceux-là pourraient se sentir légitimes à dénoncer via un #balancetonporc une situation dont la nature exacte leur échappe…

Cette démonstration par l’absurde pointe les limites, le danger et, in fine, le caractère profondément malsain de ce qui se joue. Autant il est vital et réjouissant que « la parole se libére », autant il est pervers et inquiétant que cela se fasse sans filtre ni contrôle, sous le couvert de l’anonymat, à travers un mode de communication permettant toutes les dérives.

Sous prétexte d’offrir aux victimes de harcèlement ou d’abus sexuel un exutoire à leur détresse trop longtemps étouffée, on offre un défouloir à tous les malaises et toutes les frustrations ; des violences réelles aux attouchements fantasmés, des agressions subies aux avances ressenties, tout se mélange en un grand tout indifférencié où des noms et des réputations sont jetés en pâture au mépris de toute présomption d’innocence. Encore une fois, il convient de condamner sans équivoque des paroles et des actes qui portent atteintes à l’intégrité physique et psychologique de la personne. L’empathie ne peut cependant faire l’économie de la déontologie.

L’emballement autour de cette campagne constitue par ailleurs un nouveau symptôme de la schizophrénie d’une société qui stigmatise – à juste titre – des comportements dont elle assure par ailleurs une promotion active. (Le culte de la croissance en dissonance avec les discours alarmistes sur l’état de la planète est un autre de ces symptômes.)

Etant acquis que l’homme gouverné par sa testostérone doit souvent arbitrer le combat qui oppose ses couilles à son cerveau, il semble important qu’il dispose d’un référentiel clair. Or, c’est loin d’être le cas.

Il est difficile d’imaginer que les publicités outrageusement sexuées et les medias multipliant les plastiques dénudées pour racoler le chaland contribuent à apaiser le cochon qui somnole en chaque mâle. Cela apparaît cependant anecdotique au regard d’autres signaux diffusés en continu. Le harcèlement verbal et physique de femmes réduites à un statut d’objet de désir sexuel constitue ainsi le fond de commerce des flots d’émissions de télé-réalité ciblant le public jeune. Et que donne à voir la pornographie – dont les études nous disent qu’elle constitue de plus en plus souvent le premier contact avec la sexualité pour des garçons qui y accèdent de plus en plus tôt – sinon des « chaudasses » en demande ou de (rares) récalcitrantes qui ne résistent pas bien longtemps aux sollicitations du fougueux étalon ?
Peut-on réellement s’étonner de voir ensuite ces attitudes percoler dans « la vraie vie » ?

Je voudrais terminer en balançant mes « porcs » à moi : les titres du groupe Sud-Presse et La Dernière Heure.
Je trouve intolérable que ces journaux dits « d’information », bénéficiant de centaines de milliers d’euros d’aides publiques, osent afficher dans leur pages ou sur leurs sites internet des annonces sans équivoque pour des extases tarifées. Légalement, cela relève de la loi sur le proxénétisme, l’article 380ter du Code pénal belge punissant « quiconque, quel qu’en soit le moyen, fait ou fait faire, publie, distribue ou diffuse de la publicité, de façon directe ou indirecte, même en en dissimulant la nature sous des artifices de langage, pour une offre de services à caractère sexuel (…) ». Mais manifestement, tout le monde s’en fout.

L’indifférence s’avère d’ailleurs une constante face à la traite des femmes ; nous nous accommodons avec une facilité aussi grande que coupable de cette marchandisation forcée de la dignité humaine. Comme si la « pute » jetée sur nos trottoirs était moins digne d’empathie et de solidarité que le travailleur esclave d’une mine africaine ou d’une usine bengalie. Comme si la femme contrainte de vendre son corps méritait, elle, d’être méprisée, insultée, frappée par les « porcs ».




 
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