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Plaidoyer pour les petites fleurs
Valérie Xhonneux  •  21 septembre 2017

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Avant de quitter ses fonctions fédérales, le Ministre Borsus, aujourd’hui ministre président de la Wallonie a tenu sa promesse et a fait préparer par son administration fédérale un arrêté visant à interdire la mise sur le marché des herbicides pour les usages par les particuliers. Mais si la volonté du Ministre était louable, sa traduction dans l’arrêté royal pose problème car comme l’a si bien dit Einstein « on ne résout pas les problèmes avec les modes de pensées qui les ont engendrés ».

Trèfles, pissenlits, plantains, mousses, honnis soient-ils eux qui envahissent nos gazons et nous imposent cette fastidieuse tâche du désherbage. Les herbicides sont séduisants pour l’accomplir : ils sont accessibles – on les achète comme du café-, bons marchés – une petite TVA à 12% - , faciles à appliquer – on pulvérise sur la mauvaise herbe – et sans danger – même le chien peut enterrer son os dans la pelouse sans qu’il ne risque rien. Du moins jusqu’il y a peu. Contamination des eaux de surface, érosion de la biodiversité, accidents domestiques, etc. ont amené progressivement quelques petites modifications (scission des agréations entre produits « professionnels » et « particuliers » - ne dites pas « amateur », cela donnerait une connotation d’ « amateurisme » inadéquate -, information « neutre » et « objective » en rayon -sous la forme d’un A4 insipide perdu dans un rayon qui peut atteindre plus de 25 mètres -, produits prêts à l’emploi, campagnes « lisez l’étiquette », etc.). Jusqu’à cette classification du célèbre glyphosate comme cancérigène probable pour l’homme par le Centre International de recherche contre le cancer. Et là patatra : c’est le recours même à certains herbicides par les particuliers – ceux à base de glyphosate – qui se retrouve mis en cause.

Dès lors s’enclenche une autre cascade et la question est posée : en fait, à terme, ne sont-ce pas tous les herbicides qu’il faudrait interdire aux particuliers ? Même le monde politique s’en empare : cette option est prévue dans l’arrêté royal fédéral (pas pour tous les herbicides, et à l’horizon 2022 , soit). Réponse immédiate – vous n’y pensez pas ? Après tous ces efforts faits par le secteur pour réduire les risques, après tous ces efforts menés par l’administration fédérale pour développer une expertise spécifique aux produits gardens, après tous ces emmerdements pour reconnaitre les compétences et délivrer la phytolicence aux vendeurs de produits particuliers, la détermination du contenu et l’affichage des panneaux d’infos en magasin, les contrôles, les courriers, les interpellations, et j’en passe et des meilleurs. Non non non. Niet. Nein. No. Nuts ! Bref : c’est hors de question. Cette décision serait émotionnelle et non pas basée sur des faits objectifs et scientifiques.

Et puis, ces alternatives, on n’est même pas certains qu’elles sont moins dommageables pour l’environnement. Aucune étude n’a quantifié les impacts des désherbeurs thermiques vs ceux des herbicides. Ni le recours au sel et au vinaigre, pourtant présentés partout sur internet – jusque dans les jardineries – comme solution miracle. L’eau chaude pour tuer les petites herbes ? Mais ça risque de générer des brûlures graves ! Soyons prudents, gardons donc un système qui est connu, pour lequel une conscientisation est en œuvre, plutôt que de voir Monsieur et Madame tout le monde recourir à l’eau de Javel pour désherber.

C’est oublier toutefois quelques éléments difficilement contestables : l’usage des herbicides sur les « terrains revêtus non cultivables connectés au réseau de collecte des eaux usées » est un accès direct aux eaux de surface. Il est par ailleurs aujourd’hui interdit – après des années d’autorisation et d’allègre contamination de nos eaux de surface. Mais si l’on analyse les quantités de glyphosate mises sur le marché en 2013 et 2015 pour les particuliers, on constate que les tonnages permettent de traiter 28.000 ha et 32.000 hectares, respectivement. Soit un peu plus de 67 % de la surface cumulée des jardins belges... Difficile, dans ces conditions, de croire au respect total des obligations fédérales et régionales. Considérant qu’il est exceptionnel pour un particulier de traiter au round’up les surfaces meubles (potager, pelouses), il en résulte que l’essentiel des usages est réalisé en infraction avec la loi, sur les trottoirs, des allées d’accès reliées au réseau hydrographique. Une explication évidente aux niveaux de glyphosate retrouvé dans les eaux de surfaces.

Mais en réalité, l’enjeu n’est pas là. Il est bien en amont, dans la conception même de nos espaces de vie : qui donc a décidé qu’un gazon pour être « beau » devait être exempt de fleurs ? Qui donc a décidé que le trèfle y était malvenu ? Pourquoi nous sommes nous laissés imposés ce « gazon anglais » comme référence universelle ? Cette posture flirte pourtant avec la bêtise : nous éliminons le trèfle de nos pelouses, alors qu’il fournit des engrais naturels – et nous dispense de recourir aux synthétiques. Nous éliminons plantain, pissenlits, etc. alors qu’ils prêtent refuge à cette biodiversité ordinaire dont on sait qu’elle est en péril. Plusieurs campagnes sont par ailleurs menées par les autorités qui visent à inciter, à grand renfort de sachets de graines de fleurs sauvages, les citoyens à redonner plus de place à la nature, comme les plans « abeilles » et « maya ». N’est-il pas contradictoire de laisser courir en parallèle des messages qui visent à l’éradiquer, à grand renfort de publicité, de promos, et tout simplement par la présence dans les rayons de ces produits herbicides ? Concrètement, chaque année, des millions de m2 de pelouses sont traités pour y détruire les plantes mellifères et réduire ainsi la biodiversité et l’attractivité des jardins pour les abeilles. Pour vous donner bonne conscience, vous pourrez planter quelques m² de pelouse fleurie dans votre jardin…

Changer de regard – ne plus voir l’ortie comme une mauvaise herbe dans laquelle le gamin risque de se piquer, mais comme une source d’éléments nutritifs¬, tant pour les insectes que pour nous ou nos plantes (en purin). Le pissenlit comme un resto pour les abeilles. Le trèfle comme source inépuisable de recherche pour les enfants du fameux « à 4 feuilles » qui porte chance. Et laisser à la pâquerette son joli rôle de démonstration d’affection d’un petit boutchou à sa maman – ou à son papa - lorsqu’il lui en offre un bouquet. La démarche est naturellement extensible aux autres catégories de « ravageurs ».

L’innovation ne réside pas dans l’invention d’un nouvel herbicide « faible risque », mais dans la conception d’aménagements qui font place à la nature, plutôt que de s’obstiner à la minéralisation. À vous de jouer, donc, chers « prescripteurs », constructeurs de maison, entreprises de parcs et jardins, vendeurs de jardinerie : vendez-nous la nature comme quelque chose de désirable, et non pas comme une multitude d’organismes contre lesquels il faut lutter – bataille perdue d’avance soit dit en passant, les petites graines ayant une volonté farouche de se disséminer et de germer. Quant aux autorités qui décident- ou non – de la mise sur le marché de ces produits, espérons qu’elles puissent également soutenir ce mouvement, en décidant du retrait des rayons des produits qui permettent le maintien des pratiques dépassées.




 
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