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Enraciner une autre gouvernance de la forêt
Christophe Schoune  •  1er juin 2017

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Rivalités, opacité, passion, parjure… Les scénaristes de la nouvelle série La Forêt, diffusée sur la Une depuis ce mardi, auraient sans nul doute trouvé matière à rebondissements dans la saga Nassonia. Les derniers épisodes, il est vrai, ont ménagé quelques surprises de taille, dont la dernière en date fut signée Eric Domb. A travers deux adjudicataires locaux, le flamboyant patron de Pairi Daiza est parvenu à ravir, n’en déplaise au bourgmestre de Nassogne et à quelques détracteurs, les droits de chasse mis aux enchères sur un territoire communal de 1500 hectares très convoité [1].

Ironie de l’histoire, si Eric Domb a désormais la main (sur le silencieux) dans ce massif forestier emblématique, il ne pourra néanmoins pas faire advenir à court terme le concept « Nassonia », un projet ambitieux qui entendait favoriser l’évolution naturelle de la forêt, avec des interventions humaines les plus réduites possibles durant un siècle, tout en l’ouvrant au public et en assurant de nouvelles retombées touristiques pour la région.

Ce droit de chasse donne seulement à Eric Domb le « droit de faire des trous dans le gibier de la manière la plus douce possible pendant neuf ans », note avec dérision un observateur averti. Le projet de laboratoire à ciel ouvert et de valorisation sociale, soutenu par les associations naturalistes et la communauté scientifique, devra donc patienter [2] : « Pour autant qu’il soit mené dans l’objectif d’un développement harmonieux de la nature, ce projet est une occasion unique de restaurer des forêts plus naturelles et de proposer de nouvelles formes complémentaires de valorisation du patrimoine naturel. Car les forêts wallonnes, largement marquées par la surexploitation des siècles passés (brûlis, pâturage, charbon de bois, etc.), recèlent peu de peuplements bien conservés. Seul un tiers de la forêt wallonne a traversé les deux derniers siècles sans défrichement ou enrésinement. »

Cette perception du rôle écologique et social joué par la forêt est désormais bien ancrée au sein de la majeure partie de la population, selon le dernier eurobaromètre consacré à la question en 2015 [3]. Bien au-delà de la moyenne européenne, 77 % des Belges considèrent que le premier rôle de la forêt est «  d’absorber le dioxyde de carbone, contribuant à lutter contre le changement climatique et ses effets préjudiciables ». Quelque 65 % de la population estiment ensuite que « le rôle de la forêt est de fournir un habitat aux animaux, préserver la diversité florale et végétale et préserver la nature ». Ces deux premiers « bienfaits » sont de loin les plus cités dans les vingt-huit pays concernés par l’enquête. A l’inverse, à peine 12 % de nos concitoyens affirment que l’intérêt de la forêt réside dans la contribution à la création d’emplois et au développement rural.

Cette perception forte du rôle écologique de la forêt, renforcée par l’urbanisation et une forme de sacralisation des derniers espaces naturels, se heurte pourtant à une vision plus traditionnelle de nombreux acteurs de la ruralité, qui peuvent se sentir déposséder de leur forêt, voire en décalage avec ces nouvelles aspirations.
Pour tenter de sortir de la crise Nassonia, que la Région a en partie alimentée à travers une forme d’attentisme et un discours ambigu, le ministre René Collin a annoncé le lancement en juin d’un appel à projets pour une gestion différenciée de la forêt de Saint-Michel-Freyr voisine de Nassogne…

Mais cette nouvelle idée suscite un certain scepticisme parmi nos associations membres : « La plus grande vigilance s’impose à ce sujet, analyse Marc Bussers, président la Fédération Inter-Environnement Wallonie. La Région wallonne est l’unique propriétaire des 2500 hectares des Saint-Michel-Freyr. Ce massif est déjà reconnu en Europe pour la gestion exemplaire du DNF, tant sur le plan écologique que cynégétique. Il convient dès lors de mesurer quelle serait la plus value attendue d’un partenariat public-privé pour les forêts domaniales ? Notre crainte, et nous ne visons par le projet de M. Domb en disant cela, c’est que l’on rentre dans une logique de monétarisation du patrimoine forestier comme variable d’ajustement budgétaire de la Wallonie en cédant au plus offrant sans critères qualitatifs sur le plan écologique ou social. »

Notre Fédération sera vigilante quant à cet enjeu important du maintien d’une gestion publique qualitative du patrimoine commun. Cette gouvernance pourrait d’ailleurs être utilement renforcée par une approche plus participative de la gestion de nos forêts qui intègre l’ensemble des acteurs d’une forêt multifonctionnelle. Qu’il s’agisse de projets pilotes européens comme le « Life Elia » [4] porté par l’association Solon, du projet avorté de gestion intégrée du massif de Saint-Hubert au début des années 2000 [5] ou les « forest groups » en Flandre, le dénominateur commun de ces dynamiques consiste à soutenir des espaces de dialogue et des formes de gouvernance collective innovantes.

L’objectif consiste à gérer efficacement les zones forestières concernées, en s’appuyant sur la coordination des usagers et sur la prise de décisions partagées. Certes, cette méthode ne résoudra sans doute pas tout, à commencer par la suppression de pratiques de chasses excessives ou la mise en œuvre de plans d’aménagements forestiers, qui nécessitent des arbitrages politiques. Cependant, la gestion partagée « est aussi une manière de faire advenir la « paix sociale entre les différents acteurs », analyse Jonathan Piron [6]. « L’approche en commun représente un horizon mobilisateur non négligeable. Et ferait de Nassonia un laboratoire de gouvernance lui donnant une plus-value supplémentaire. Les communs sont une dynamique qui réinvente la politique, c’est-à-dire la manière dont se pensent et se prennent les décisions. À travers les critères éthiques et durables qu’ils proposent, les communs dépassent les clivages traditionnels. Ils font également émerger une nouvelle sphère de gestion et d’usage, entre le privé et le public, dont nous percevons de plus en plus les limites. »




 
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