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Nucléaire : fin du tabou, on prolonge jusque 2035 !
Arnaud Collignon  •  19 janvier 2017  •  Nucléaire

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Parmi les « causes » répertoriées susceptibles de conduire à un effondrement figurent en bonne place les dysfonctionnements politiques [1] . Au sein des dossiers suivis de près par la fédération, il en est un qui les illustre assez bien : la saga du nucléaire. La dangerosité de cette technologie ainsi que l’importance cruciale d’opérer des choix énergétiques plus ambitieux que la simple prolongation de vieilles centrales fréquemment défaillantes, le tout dans un contexte de changements climatiques qui vont secouer sérieusement nos modes de vie devraient hisser cette politique tout en haut des priorités. Il est en effet urgent de prendre des décisions garantissant un avenir sûr, issues d’un processus démocratique sans faille. C’est loin d’être le cas comme nous allons vous le conter...

Sortir du nucléaire vraiment ?

La Ministre en charge de l’énergie, Marie Christine Marghem, a proposé l’année dernière une « vision énergétique  » dans laquelle elle détermine certaines grandes lignes qui doivent orienter le débat. Elle y appelle notamment à « Prendre en considération sans tabou toutes les sources d’énergie en fonction de leurs mérites respectifs ». Cet appel à ne pas avoir de tabou a, depuis, été réitéré publiquement plusieurs fois. Quel est ce tabou dont parle la ministre ? On imagine qu’il ne s’agit pas du charbon dont l’avenir semble heureusement véritablement compromis dans notre pays. Non, ce tabou, c’est évidemment l’énergie nucléaire.

La Ministre à raison. Il y a un tabou concernant le nucléaire et il est temps de le lever : la Belgique va plus que vraisemblablement rester bloquée dans le nucléaire jusqu’en 2035 (au mieux) et (presque) personne ne le dit. Pire, cela va se passer sans pratiquement aucun débat public.

Mais s’il s’agit du scénario le plus vraisemblable aujourd’hui, pourquoi personne ne le dit clairement ? Pour les défenseurs du nucléaire, la raison est évidente. Eviter un débat public fait partie de leur stratégie depuis des années. L’opinion publique belge est plutôt méfiante par rapport à cette énergie et tout débat risque d’orienter le politique dans un sens qui ne les arrangerait pas. Et puis, ils savent que le temps joue en leur faveur. C’est ce qu’on pourrait appeler la stratégie du fait accompli. Plus on attend sans rien faire ou presque, plus il sera difficile de mettre en oeuvre une stratégie de sortie crédible.

Pour ceux qui pense que le nucléaire est une énergie dangereuse à écarter au plus tôt, - comme moi- c’est plus compliqué... Disons que nous sommes tous conscients de la gravité de la situation mais que nous sommes encore estomaqués de voir comment les choses ont évolué si négativement. Nous ne sommes pas prêt à articuler les mots de manière si abrupte, ce qui reviendrait à entériner une défaite, à accepter un fait accompli... Mauvaises raisons !

Comment en est-on arrivé là ?

Rappel des faits. En 2003, une loi de sortie du nucléaire prévoyait la fermeture de tous les réacteurs après 30 ans de service, soit un tiers du parc en 2015 et le reste entre 2022 et 2025. Mais les Gouvernements qui se sont succédés ensuite n’ont jamais pris les mesures nécessaires pour assurer une transition en douceur et être prêts aux dates annoncées. En juillet 2012, le Gouvernement Di Rupo décide finalement de prolonger la durée de vie du réacteur de Tihange 1 de 10 ans. La sécurité d’approvisionnement est invoquée bien qu’à l’époque, le régulateur, la Creg, ne prévoyait des difficultés d’approvisionnement (éventuelles) que jusqu’en 2017 et certainement pas jusque 2025...

En décembre 2014, c’est au tour de Doel 1 et 2 d’être prolongées par le Gouvernement Michel. De nouveau, c’est la sacro-sainte sécurité d’approvisionnement qui est invoquée. A l’époque, la moitié du parc est à l’arrêt pour cause de microfissures ou de sabotage (Doel 3,4 et Tihange 2). Dans ce contexte si particulier, le risque de devoir déconnecter une part du réseau électrique (l’injustement nommé « black out ») est potentiellement importants en cas de conditions extrêmes pour l’hiver 2014-2015 et pour l’hiver 2015-2016 (une vague de froid intense et l’impossibilité de compter sur les pays voisins pour l’importation...). Mais cette tension n’était due qu’aux circonstances exceptionnelles et conjoncturelles... Le gestionnaire de réseau, Elia [2], montrait clairement que si Doel 3 et Tihange 2 redémarraient, le risque de manque d’approvisionnement disparaitrait totalement et que la prolongation de Doel 1 et 2 n’était donc pas du tout nécessaire. Et effectivement, quand quelques mois plus tard, et contre l’avis de nombreux experts internationaux, Doel 3 et Tihange 2 redémarrent, la Belgique se retrouvent avec deux vieux réacteurs prolongés dans la précipitation et des problèmes récurrents de sur-capacité (car oui, gérer l’excès de production électrique devient un problème pour les gestionnaire de réseau...) plutôt que les problèmes d’approvisionnement annoncés.

C’est le moment clé du drame. Sur le papier, la loi prévoit toujours que la Belgique déconnectera son dernier réacteur en 2025. Mais en pratique, le scénario sur la table est peu crédible. Le nouveau calendrier prévoit que la Belgique ferme la totalité de son parc en 3 ans entre 2022 et 2025 ! Est-ce possible ? Techniquement, sans aucun doute. Mais cela réclamerait une volonté politique qui semble manquer. Comme le disait le CEO d’Elia, Chris Peeters en novembre dernier, « Si nous ne préparons pas la période 2022 à 2025 dès l’été prochain, nous allons nous retrouver dans une situation de fait accompli : on peut déjà parier qu’il faudra alors prolonger Doel 4 et Tihange 3. [3](NDLR après 2025) »

Et la suite ?

A partir de là, on entre dans des conjectures politiques... Mais essayons tout de même de décrire le scénario qui semble le plus crédible... L’avenir nous dira si le modeste auteur de cette nIEWs s’est trompé (ce qu’il espère de tout son coeur) !

2017, année perdue : La Belgique fédérale semble loin d’avoir la maturité politique nécessaire pour mener un véritable débat sur l’énergie où se retrouveraient ministres fédéraux et régionaux, autorités (régulateurs, gestionnaires de réseau) et société civile (ONG, syndicats, consommateurs). Or, ce grand baroud est nécessaire pour définir un plan « énergie » pour l’après 2025 qui optimalise les ressources et mutualise les volontés. Le plus vraisemblable est donc que chaque gouvernement prendra son petit paquet de mesures (le fédéral sur le gaz et l’offshore ; la Région wallonne sur la biomasse et espérons-le, la chaleur...) mais rien de l’ampleur de ce qui serait nécessaire...

2018 année électorale, déja : hé oui, les élections communales dans un contexte politique ou plusieurs kadors se battront dans leurs arrondissements est rarement un bon moment pour mener un débat serein sur un sujet aussi clivant. En outre, ce sera déjà la dernière année complète pour les gouvernements régionaux et fédéraux. Un peu tard pour entreprendre un chantier de la taille du plan Energie !

2019, Elections régionales et fédérales : gageons que nous essayerons de mettre l’environnement au coeur des débats et que nous n’y arriverons pas tout à fait ;-).

2020, nouveau Gouvernement : nouveau Gouvernement, nouvelle possibilité d’agir ? Peut-être. Je ne me permettrais pas de prédire quelles coalitions émergeront dans les différents niveaux de pouvoir (d’autant que plusieurs types de coalitions ont menés à la situation actuelle). Mais la question est alors de savoir ce qu’il sera encore possible de faire même dans le cas où l’énergie serait au coeur des préoccupations des belges. A ce moment là, ils pourront crier tant qu’ils veulent, il sera difficile pour les Gouvernements en place d’envisager une autre option que la prolongation d’un réacteur ou l’autre au delà de 2022-2025... 2 ans plus tard !

Alors quoi, on baisse les bras ?

C’est à ce moment que je me dois de rappeler pourquoi je pense que l’énergie nucléaire est dangereuse pour notre planète et pour l’humanité, et pourquoi je pense qu’il faut s’engager pour l’arrêter le plus tôt possible. Les arguments ne manquent pas. On peut évidemment se rappeler Fukushima ou Tchernobyl sur lequel on vient de poser un nouveau sarcophage 30 ans (!) après l’accident. Sarcophage dont l’efficacité est d’ailleurs questionnable Rappelons que plusieurs experts, y compris des gens issus du sérail nucléaire, ont clairement dit qu’à leur sens, la réouverture de réacteurs « micro-fissurés » de Doel 3 et Tihange 2 est irresponsable car les doutes ne sont pas levés sur la réaction des cuves notamment en cas de refroidissement en urgence.

Mais pour moi, ce qui pourrait résumer le risque nucléaire tient en un mot : prétentieux ! Qui peut prétendre sans rire que notre société sera toujours capable de gérer des déchets nucléaires ou des réacteurs dans une ou 3 générations ? Qui peut dire que notre société restera suffisamment stable socialement, développée technologiquement et pour tout dire capable de gérer le démantèlement d’une centrale nucléaire dans 50 ans ??? Ou des déchets dans 10.000 ans !!! Espérons-le, mais à regarder l’Histoire, au moins est-on en droit d’en douter ? Rappelons que malgré des milliards investis depuis des décennies, les déchets continuent d’être stockés dans des piscines « en attendant de trouver une solution » ! Continuer l’aventure nucléaire pour résoudre la crise climatique, c’est soigner un cancer avec de l’arsenic, c’est jouer avec le feu pour nous (passe encore), pour nos enfants (de plus en plus difficile à justifier) et pour des dizaines de générations à venir (là, on se devrait se mettre à regarder nos prises de courant avec un oeil différent !) Suis-je dogmatique quand j’écris cela ? Je ne pense pas.

Le temps du débat

Je me joins donc à Madame Marghem : il est temps de briser les tabous... Oui, les Gouvernements fédéraux et régionaux ont accepté le principe d’une prolongation du nucléaire jusqu’en 2035. Et il est inacceptable qu’une décision si importante soit prise sans qu’il y ait une vraie transparence politique sur la question. Il est donc plus que temps que les partis politiques et leurs responsables assument publiquement les choix implicites qui découlent de leur manque d’action politique résolue en matière énergétique. A bon entendeur !

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[1Jared Diamond, dans Effondrement, utilise une grille d’analyse constituée de 5 facteurs pour comprendre un effondrement environnemental éventue : Quatre facteurs – dommages environnementaux, changements climatiques, voisins hostiles et partenaires commerciaux amicaux – peuvent se révéler significatifs ou pas pour une société donnée. Le cinquième facteur – la réponse apportées par une société à ses problèmes – est toujours significatifs. In : Jared Diamond, Effondrement, Gallimard, 2006, p.23. Il s’agit bien de ce facteur dans le présent article.



 
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