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Étalement urbain ou éparpillement ? Des avantages de bien connaître son ennemi
Hélène Ancion  •  20 octobre 2016  •  Accessibilité / Mobilité  •  Aménagement du territoire  •  Espace public  •  Lotissement / Quartier durable  •  Urbanisme

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Où faut-il habiter pour se faire du bien et faire du bien à l’environnement ? La réponse existait déjà il y a quarante ou cinquante ans. Dommage qu’on ait perdu ces années à faire tout, tout sauf ce qu’il fallait. Oh là là ! Trop tard pour réparer les dégâts ? Restons optimistes !

Le CoDT annonce avoir pour objectif de lutter contre l’étalement urbain. C’est une excellente chose, sauf que l’étalement urbain n’a plus rien à voir avec ce qui se passe en Wallonie. Il y a eu chez nous un étalement des villes ou des villages ; cet étalement a progressé jusque dans les années 1970, au grand plus tard, lorsque les bretelles d’autoroutes ont doté les villes de nouveaux remparts. L’étalement urbain a ensuite laissé la place à un autre phénomène qui était déjà en cours, qui a alors connu une expansion extraordinaire et qui est toujours actif aujourd’hui : l’éparpillement de l’urbanisation.

Depuis les années 1950, les villes se vident de leurs habitants. Ceux-ci, encouragés par le Gouvernement belge, par les prêts hypothécaires et par l’imagerie populaire colportée par la publicité, ont usé et abusé de la campagne, sans obéir à d’autre logique que celle du terrain le plus vert au prix le plus bas. Cette conquête spatiale s’est matérialisée par une urbanisation sous forme de taches monofonctionnelles où ont pris place lotissements résidentiels, parcs d’activités, shopping centers + parking, complexes de sport, multiplexes de cinéma, même des athénées et, plus récemment, des écoquartiers (hum) et des séniories. Chacun sur sa miette de territoire.

On a éparpillé l’habitat et les services en rase campagne ; on a réduit les vergers à des noms de rues dans des lotissements. Simultanément, on a saccagé les villes à coup de parcage, de coupures autoroutières et de buildings aux arrières honteux, on a sacrifié les cours, les jardins et les ateliers pour garer toujours plus de véhicules ou cacher les poubelles, on a sélectionné quelques façades « authentiquement reconstituées » et laissé croupir les témoins modestes du patrimoine ordinaire.

Impératif majeur : être rattaché à la voirie plus importante

Pour échapper au marasme de villes devenues moches, tristes et encombrées de voitures, l’éparpillement de l’urbanisation a poursuivi son avancée le long des routes à grand trafic, ici et là, et encore ici, et encore là. Ça n’en finit pas ! Il y en a partout ! Et pour cause : l’automobile rend la distance inopérante comme critère de choix pour une implantation. L’essentiel est d’être à cinq minutes de l’autoroute. Le lotissement, comme le parc d’activités économiques, est toujours accroché à une route à grand passage, de façon à ce que ses résidents ou ses usagers puissent très rapidement rejoindre le reste de la civilisation. Chaque tache d’urbanisation est une presqu’île, avec un isthme sans trottoir qui la relie à la terre ferme et sûre de la Nationale.

En somme, chaque tache éparpillée, qu’elle ait pour thème le logement, les loisirs, l’activité industrielle ou le shopping, est un grand garage avec des bâtiments. Un cul-de-sac. La Wallonie est remplie de ces culs-de-sacs, qui contrastent avec les toiles d’araignées des villes et des villages. Voilà pourquoi il est plus correct d’appeler ce phénomène un éparpillement : chaque unité urbanisée a aussi peu de contact que possible avec les urbanisations environnantes.

N’allez pas demander aux habitants d’un clos de laisser l’une de leurs voiries internes se connecter aux rues « ordinaires » de la commune ou aux allées d’un clos voisin. Ils refusent tout transit. Ils refusent parfois même toute circulation, excepté celle qui a pour but ou pour origine l’une des résidences du clos.

Si le contact entre ces taches d’urbanisation et le territoire était multiple, comme dans un vrai tissu urbain, innervé et connecté, on pourrait peut-être parler d’étalement. Il exprimerait une force continue pour repousser toujours plus loin les limites de la ville. Mais cela n’est absolument pas le cas. On a plutôt joué à la catapulte pour atterrir le plus loin possible de tout, avoir un maximum de vues vertes, et le minimum de voisins.

Cet éparpillement s’appelle aussi « rurbanisation » et la Conférence Permanente de Développement Territorial lui a consacré une importante note de recherche, « Les défis des espaces ruraux », publiée en février 2016. Lors de son Mardi [tabou] de novembre 2015 intitulé "Enjeux territoriaux en agriculture", Yves Hanin avait souligné à quel point l’immobilier résidentiel était devenu prépondérant en zone rurale. Gageons que la CPDT maintiendra le focus sur cet enjeu pour son colloque « Territoire(s) wallon(s) : tendances et perspectives », le 8 décembre au MICX de Mons (Grands-Prés). Les inscriptions sont déjà ouvertes !

Espaces banalisés

Au fur et à mesure que l’espace rural a été mis à contribution pour localiser des milliers de « maison de vos rêves » et des dizaines de « zoning du futur », la catapulte a dû viser de plus en plus précisément les espaces interstitiels. Par conséquent, c’est toute notre région qui se remplit, se banalise, se replie sur elle-même. Tout ce petit monde habitant absolument partout, et dans autant de culs-de-sacs arborés, il n’est pas possible d’organiser un ramassage tertiaire comme on organiserait un ramassage scolaire. Ceux qui travaillent hors du clos ou habitent hors du parc d’activité ou du shopping center doivent donc prendre leur véhicule personnel. D’où l’engorgement des axes routiers, la croissance exponentielle du nombre de voitures en circulation et l’omniprésence du parcage en double-file dans nos villes et nos villages. A cheval sur le trottoir ou l’accotement ? C’est devenu une habitude de tout quatre-roues qui se respecte. Avec deux garages ou trois à la maison, faut-il s’étonner que la ville soit devenue un vulgaire parking qui, quand il est payant, fait dire solennellement « On n’y va plus » ?

Il est commun de répéter que les urbanisations éparpillées, clos, parcs, lifestyle centers, emprisonnent leurs adeptes dans un urbanisme en trompe-l’œil. Mais il faut leur reconnaître aujourd’hui un rôle de geôlier encore bien plus délétère : l’habitat éparpillé limite la liberté des habitants des villes. Il les condamne à subir les pénétrantes routières, le stationnement sauvage, la pollution, la paupérisation. Cette situation a déjà donné à plus d’un Wallon l’envie d’aller rejoindre les paradis fiscaux péri-urbains, même en sachant que ce ne sont que des dortoirs !

Le CoDT, s’il parlait d’éparpillement de l’urbanisation, et non d’étalement urbain, toucherait beaucoup plus juste.

Pour vous aider à passer du concept d’étalement à celui d’éparpillement, IEW a édité un poster « Autant en emporte le territoire » qui détaille en textes et en images l’argumentaire, en mettant le focus sur la mono-fonctionnalité résidentielle. Le côté verso du poster est un tapis pour le Jeu de l’habitat éparpillé, une sorte de jeu de l’oie dont les petites histoires drôles évoquent le monde méconnu des clos résidentiels.

L’enjeu est des plus sérieux : ce mode d’urbanisation représente d’énormes coûts pour les intéressés eux-mêmes et pour la collectivité. La famille qui a installé sa villa au creux des champs a probablement estimé trop légèrement les frais à encourir pour assumer son éloignement. Or, celui-ci génère un endettement spatial, partiellement épongé par la « voiture de société ». Les budgets publics assument quant à eux des frais tout à fait directs tels que l’entretien des routes et des réseaux, l’éclairage public, la construction des infrastructures, la sécurité routière, la police de la circulation. Tôt ou tard, les sols de plus en plus imperméabilisés et l’égouttage mal calibré impliquent des travaux de réfection ou de mise à gabarit, voire des indemnisations en cas d’inondation. En conséquence, il n’est pas abusif d’affirmer que « Tout le monde paie pour les quatre-façades ». Tout le monde, y compris les villes, comme on vient de le voir.

Et pendant ce temps, les ressources naturelles trinquent : l’eau des ruisseaux, les bois et les taillis, les nappes phréatiques, les prés de fauche ont été largement mis à mal par cette urbanisation tous azimuts. Le territoire est devenu une marchandise comme une autre, une source de profit sur laquelle spéculer.

Voilà pourquoi il serait juste que le CoDT tente de circonscrire cette façon de traiter le territoire.

Epilogue : on a fait sauter la gratte !

Alors que le disque semblait gratté et que les citoyens avaient hâte d’entendre une autre chanson, de bonnes nouvelles arrivent. Et devinez qui prend des risques ? Après avoir mené durant des décennies le rouleau-compresseur pour faire pousser des zonings au diable-vauvert, les intercommunales de développement économique redécouvrent le milieu urbain !

La SPI, intercommunale de développement économique en province de Liège, a choisi de reconditionner le Val Benoît pour y développer un quartier de ville en restaurant les bâtiments de cet ancien campus d’ingénieurs. La Lettre des CCATM n°81, « Sites à réaménager : construire avec les traces du passé » détaillait ce projet ambitieux. Aujourd’hui, le Génie Civil a été inauguré ; c’est un zoning vertical qui attend de pied ferme des occupants à la recherche d’une localisation plus judicieuse et d’un environnement exceptionnel.

Sur le versant hennuyer, IGRETEC, va installer une microzone d’activités économiques à Marchienne-au-Pont autour de l’ancien bâtiment de la Fonderie Léonard Giot, qui sera conservé. Le projet, situé le long de la rue de Châtelet, vient d’être approuvé par le ministre Prévot.

Ce bâtiment, IEW l’avait découvert en 2014 lors de la visite d’aménités menée dans la commune de Marchienne-au-Pont. Les participantes nous avaient alors expliqué à quel point les riverains s’inquiétaient de son devenir. Une opération de nettoyage partiel avait même été entreprise avec des enfants pour sensibiliser les pouvoirs publics à l’absurde déshérence des lieux. La photo ci-dessous, prise à cette occasion, montre les carrelages dépoussiérés.

Le travail citoyen a porté ses fruits, puisque le bâtiment a été sauvé. Il ouvrira, désormais, sur un site de quatre ha consacré à une dizaine de PME et TPE, qui seront choisies pour leur compatibilité avec le quartier d’habitation. Le trafic, très rapide sur cette portion de la N576, sera tempéré par des aménagements et une « aire de convivialité » prendra place sur le site pour permettre un meilleur voisinage avec les riverains.


Une portion de la longue façade de l’ex-fonderie Giot (en activité de 1862 à 1978), rue de Châtelet à Marchienne-au-Pont. Photo Benjamin Assouad.

En savoir plus :

- L’illustration de cet article est un dessin de Laurette Atrux-Tallau (Sans titre, coloriage, 2016 - 16 x 20 cm) – www.laurette-atrux-tallau.com

- Le poster « Autant en emporte le territoire », format A3 en couleurs, est disponible dans sa version papier sur simple demande auprès de notre secrétariat. 081/ 390 750 ou j.debruyne@iew.be




 
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