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HUMEUR : Ecologie ou gauchisme, il ne faut pas choisir !
Pierre Titeux, chroniqueur  •  20 décembre 2016

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Au commencement, il y a un livre que je piaffais de détester.
Outre son titre péremptoire, « Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », signé par le (futur ex-)député d’Europe Ecologie Les Verts François de Rugy, s’intégrait en effet dans une collection baptisée « Grosse colère » [1] qui faisait augurer une diatribe au vitriol contre les pastèques – « vertes dehors mais rouges dedans » – de France et de Navarre. Et comme j’assume mes accointances avec lesdites cucurbitacées, j’étais prêt à maugréer, fulminer, tempêter et in fine argumenter pour démonter le propos.

Mais que nenni. Point de diatribe ni de vitriol au rendez-vous du lecteur. Pas même de charge ni d’acide. Le pamphlet escompté laisse la place à une insipide psychanalyse des écolos hexagonaux doublée d’un placide plaidoyer en faveur d’une « écologie réformiste » et forcément participationniste puisque « la seule écologie qui vaille, c’est l’écologie qui agit » [2]. En fin de compte, le propos de l’opus Rugy offre le parfait reflet de son auteur : lisse, propre sur lui, sans aspérité ; costume-cravate, rasé de frais et cheveux domestiqués.

Il faut attendre la page 163 (sur 186 !) pour trouver trace de la sentence reprise en titre : « Sur ces questions de rapport aux acteurs économiques, entre le gauchisme et l’écologie, pour être cohérent et efficace, il faut choisir. Et il faut choisir l’écologie !  » L’homme assume alors pleinement la philosophie qui sous-tendait jusque là implicitement son propos : l’économie ne doit pas être considérée comme la cause du problème mais comme le moteur de la solution et il faut voir en son état-major non pas un ennemi mais un allié potentiel. De Rugy se fait le prophète d’une écologie prag-ma-ti-que, une écologie qui ne cherche pas à révolutionner la marche du monde mais vise à la rendre plus responsable, plus durable, plus verte à défaut de plus vertueuse. C’est très in et très pop, très politiquement correct et populairement acceptable, totalement en phase avec un air du temps consensuel et mou des convictions. « L’accompagnement du changement » ne constitue-t-il pas depuis quelque temps le crédo d’organisations environnementales qui, à l’instar du WWF, s’inscrivent dans une stratégie « constructive et orientée solutions » [3] de partenariats avec des entreprises dont elles assument – et vice versa – de « ne pas toujours partager toutes les positions » [4] ?
Le CEO (pour « Chief Executive Officer », on ne dit plus directeur, ça fait plouc) du WWF Belgique peut ainsi justifier sans états d’âme superflus la collaboration entre son association et Coca-Cola : « Pareil partenariat n’est pas sans danger pour notre image car nous sommes conscients que l’approche de Coca-Cola n’est pas parfaite. Mais le fait de vouloir travailler avec nous à l’échelle mondiale était extrêmement positif. Pourtant, il y avait un vrai risque dans la mesure où le public a tendance à diaboliser des entreprises comme Coca-Cola. Comment le WWF peut-il ainsi pactiser avec le diable ? Nous pensons – et c’est l’un des fondements de notre philosophie – que nous devons tous travailler ensemble. Nous sommes convaincus, et Coca-Cola l’est aussi, qu’il ne s’agit pas d’un coup marketing mais bien d’une collaboration intelligente qui aura un impact direct sur la gestion de l’eau et les émissions de CO2. Et les premiers résultats sont là pour le prouver. En outre, Coca-Cola a démontré toute sa volonté de s’investir : des projets de protection de l’Antarctique ont pu être lancés grâce à son soutien financier. » [5]

Peu importe in fine les conditions de travail en vigueur dans les usines Coca-Cola [6], l’impact de ces produits sur la santé, la privatisation de nappes aquifères par le groupe [7] ou l’impact de sa production sur l’accès à l’eau des populations indigènes [8]. Please... Il ne faut pas tout confondre, tout mélanger, vouloir trop, trop vite, tout, tout de suite. Et puis, à chacun ses combats, non ? Comme le dit de Rugy : « L’écologie réformiste ne peut être, en matière économique qu’un pragmatisme résolu. La promesse – un peu lointaine, et souvent vécue comme inatteignable – consistant à changer le mode de production et de consommation pour sortir de la crise relève du prêchi-prêcha vert.  » [9]

En opposant « écologie » et « gauchisme », de Rugy ne fait que reprendre, en choisissant des termes qui l’exacerbent, le clivage entre « Realos » et « Fundis » qui divise l’écologie politique européenne. Un clivage dont les métastases s’étendent aux options pro- ou anti- participationnistes de même qu’aux discours et programmes.

« Je suis frappé par le nombre de fois où nous communiquons sur le thème de « l’avancée insuffisante » – tout le monde retient l’insuffisance, et en oublie l’avancée –, où nous commençons nos phrases par « Seuls les écologistes…. » Comme si être seuls était un gage de pureté, alors que c’est l’illustration d’une impuissance à convaincre, et que cela amène les gens à remettre en cause notre point de vue. Comment leur en vouloir de s’interroger sur la pertinence d’un raisonnement qui consiste à affirmer en permanence qu’on a raison contre tous les autres ?  » [10] écrit de Rugy. Le parallèle avec le positionnement défendu en 2010 par Jean-Michel Javaux, alors co-président d’Ecolo, est saisissant : « Je ne serai pas porteur de politiques de rupture. (…) En politique, il faut avoir la plus grande adhésion de la population et si possible de tous les acteurs. En 2003, on s’est retrouvés à 7% des voix après avoir essayé, parfois de façon très radicale, de changer certains comportements ! », déclarait-il en effet [11]. L’écologie devrait donc se modérer pour ne pas choquer, s’édulcorer pour ne pas rebuter. Et se renier pour pouvoir gouverner ?

A la question « Où sommes-nous les plus utiles à l’écologie ? » [12], de Rugy répond sans ambages : au gouvernement. Mais quel sens cela peut-il avoir pour un écologiste de s’engager dans une majorité dont il affirme lui-même qu’elle « n’a pas été élue sur un projet de rupture avec le capitalisme, comme on disait autrefois. Et pour cause : cela n’a marché nulle part ! Nous avons été élus pour redresser l’économie. Nous avons été élus pour redonner confiance en l’avenir, en remettant le pays en mouvement par le changement et la réforme. » [13] ? Quelles perspectives d’action et de résultats une telle approche offre-t-elle à un programme réellement écologique ? Et s’il ne s’agit que de poser des rustines sur un système usé jusqu’à la corde, les Verts ne sont ni les plus légitimes, ni les plus qualifiés pour le faire. En jouant les brancardiers de service, petites mains utiles à l’intendance mais sans pouvoir dans la prise en charge médicale, ils risquent en outre de s’aliéner ceux, de plus en plus nombreux, qui demandent l’euthanasie du malade.

L’enjeu – de Rugy le met souvent à nu tout en refusant de le regarder en face – va bien au-delà de la querelle de posture et/ou de stratégie : il s’agit en réalité de savoir si on peut s’accommoder d’avancées strictement écologiques, déconnectées par exemple des enjeux sociaux, et si le système que l’on entend « réformer » est intrinsèquement compatible avec les valeurs qui fondent l’écologie politique.
Je renverrai ceux qui doutent des réponses au formidable texte d’André Gorz, « Leur écologie et la nôtre » [14]. En 1974 déjà, il actait que « mieux vaut, dés à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres. C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ? » Et de conclure : « Une politique écologiste est une politique nécessairement anticapitaliste. »

En ce qui me concerne, entre de Rugy et Gorz, j’ai choisi !


[1François de Rugy, « Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », Editions de L’Archipel, 2015

[2« Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », page 87

[4Ibidem

[9« Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », page 155

[10« Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », pages 130-131

[11in « Le Soir » des samedi 20 et dimanche 21 mars 2010

[12« Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », page 89

[13« Ecologie ou gauchisme, il faut choisir ! », page 47

[14in « Les Temps modernes », mars 1974



Messages

  • +1, sauf que la gauche est historiquement et génétiquement pour la croissance, c’est à dire contre la nature. Ex. : http://www.revue-ballast.fr/jean-claude-michea-on-ne-peut-etre-politiquement-orthodoxe/ Les branchettes antiproductivistes nées dans la gauches ont systématiquement été tronçonnées par la gauche, la vraie, c’est à dire la gauche libérale de gouvernement. Du coup ne vaut-il pas mieux autant choisir avec Gorz pour l’écologie, c’est à dire contre l’économisme, de droite et de gauche ?
  • @JB Je suis fondamentalement d’accord avec vous. A cette nuance près que la lecture de Gortz fait quand même apparaître une pensée clairement de gauche en termes de rapports économiques et sociaux. Mais une gauche que l’on pourrait qualifier d’idéale, débarrassée notamment des dogmes du productivisme et de la croissance. Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon me semblent aujourd’hui relativement proches de cet idéal.i
  • @Pierre Titeux, d’abord c’est toujours un plaisir de vous lire. Pour le reste : c’est vrai, c’est peut-être la seule erreur de Gorz ;) Depuis lors Michéa par exemple a rappelé que Marx ne s’est jamais dit de gauche (il était avec le peuple et considérait les discussions parlementaires comme des jeux bourgesois - le peuple n’était pas plus représenté à l’époque par la gauche productiviste, colonialiste et raciste de Jules Ferry et consorts qu’il ne l’est par Hollande ou Di Rupo aujourd’hui - l’alliance avec la gauche parlementaire a eu lieu avec l’affaire Dreyfus contre la tentative de coup d’état des blancs et bleus). La fin de l’ère de croissance économique ne laisse planer aucun doute sur la nature réelle de la gauche qui avait été dissimulée par les flux abondants de devises générés par l’expansion du PIB. Depuis lors, la gauche fait comme la droite, mais dit autre chose. Je vous rejoins sur les particularités intéressantes des idées avancées par Mélenchon et Hamon pour combiner écologie et justice sociale. Je note également que Mélenchon a déclaré il y a maintenant 2 ans que le clivage gauche-droite doit être dépassé. Il souligne désormais qu’il existe, outre les intérêts de classe, un intérêt humain qui transcende les catégories politiques. Ouf. Intérêt humain très perceptible avec la montée des océans : nos descendants auront la charge d’accueillir les réfugiés climatiques flamands millionaires. Il n’est pas impossible que le clivage gauche-droite n’intéresse bientôt plus que les méduses et les crabes ;) En attendant, Trump s’en délecte, Le Pen est en embuscade, et l’écologie politique est muette. Et je vous rejoins encore sur votre chronique précédente. Très cordialement, JB
  • @JB Il me semble que nous nous rejoignons sur plus que l’essentiel ! :o)
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