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Mais que fait la police sur le Pont du Luxembourg ?
Marie Roy  •  19 décembre 2013  •  Efficacité énergétique

-

C’est la question qu’est susceptible de se poser tout qui, habitant à proximité du pont ferroviaire ou y arrivant, est frappé (et ébloui) par cette étonnante quantité de lampes « bleu police » bien alignées. Quelques considérations sur ce choix décoratif contestable.

Ce pont ferroviaire, récemment rénové par Infrabel, suscite irritation et débats à Namur depuis la fin des travaux, qui s’est matérialisée par une rangée de LEDs bleus surpuissants au point que l’on peut supposer qu’il est dorénavant visible depuis la station ISS [1] grâce aux reflets électriques qui miroitent sur les eaux de la Meuse.
Une photo vaut mieux qu’un long discours.
(photos © Stéphane Lemaire – d’autres prises de vue sur le site L’Avenir)

On le constate, les spots LEDS envoient une puissante lumière bleue à l’horizon des eaux de la Meuse créant des reflets visibles de loin, reflets éblouissants surtout depuis le Pont des Ardennes vers lequel la lumière est dirigée. Qu’une telle puissance de la lumière puisse perturber les automobilistes (et donc les mettre en danger) n’est pas à exclure.
Qu’en période de fêtes une illumination supplémentaire vienne égayer le paysage urbain n’est pas un véritable problème, mais son caractère permanent dans le cadre historique de la Citadelle interpelle ! « On aurait pu faire plus discret », d’autant que c’était la promesse de la « Notice d’évaluation des incidences sur l’environnement » jointe au dossier de demande de Permis d’urbanisme rentré par Infrabel, laquelle demande a donc obtenu un permis en bonne et due forme.
L’idée n’est pas de relancer ici la polémique concernant ce cas précis : nous espérons que les démarches de conciliation que Monsieur Gavroy, Echevin de l’Aménagement du territoire, de la Régie foncière, de l’Energie et de la Citadelle à Namur, a entreprises auprès d’Infrabel à la suite de nombreuses plaintes de Namurois, permettront de trouver une solution rationnelle pour éviter qu’un accident ne se produise et surtout, pour limiter les effets de cette nouvelle source de pollution lumineuse. La grande question est surtout : « mais comment et pourquoi en est-on arrivé là, il n’y avait pas de permis d’urbanisme ? » Si, mais en matière de pollution lumineuse, rien n’est encore légiféré, il existe tout au plus un code de bonne conduite pas toujours très respecté.

La demande de permis du Pont du Luxembourg

Un permis d’urbanisme (101b/2008) a bien été déposé et délivré le 09/02/2009 par la Région Wallonne. Il n’y est nulle part fait mention d’éclairage ou d’illuminations décoratives. Les spots incriminés sont pourtant bien inclus dans le dossier : ils peuvent être décelés sur deux des nombreux (et énormes !) plans fournis pour une pareille infrastructure. Ces plans ne peuvent être photographiés ni reproduits, mais vous pouvez les consulter au Service d’Urbanisme de la Ville de Namur.
- Le plan nommé « Remplacement de la structure du Pont du Luxembourg – Etablissement d’un Ravel – plan n°PB-R6, Situation à réaliser – vues 3D – échelles diverses : sur ce plan de mise en situation 3D en couleurs, on peut apercevoir des points bleus sur les flancs du pont, mais la scène est bien entendu « de jour » et rien n’indique qu’il s’agit de spots lumineux. Objectivement, même un œil averti ne se serait posé aucune question sur l’impact paysager ou potentiellement polluant de ces taches de couleur décoratives.

- Le plan nommé « Remplacement de la structure du Pont du Luxembourg – garde-corps – plan n°PB-R5, Situation à réaliser – échelles diverses » : sur ce plan de coupe technique des balustrades prévues pour les piétons et cyclistes, les spots LEDs sont bien représentés, y compris les quelques détails techniques [2] disponibles sur les 113 lampes, dont le système est à « soumettre au fonctionnaire dirigeant ».

Selon les descriptifs fournis, on peut en déduire que ces deux plans étaient principalement destinés à la DGO4 (section Direction de l’Urbanisme et de l’Architecture : RAVEL) qui devait se prononcer quant aux aménagements spécialement réalisés pour les piétons et cyclistes ; l’infrastructure est vraiment plus fonctionnelle que la précédente et ils ne pouvaient que se prononcer favorablement au projet, ce qu’ils ont fait en date du 24/12/2008. Personne ne leur en voudra de ne pas avoir questionné les LEDs sur l’extérieur du pont, ce n’est pas spécialement dans leur champ de compétences.

Au final, ce qui est le plus intéressant, c’est le document où il n’est pas question de cet éclairage et où il serait vraiment pertinent d’en faire mention (sauf qu’à ce jour, ce n’est pas obligatoire) : la Notice d’évaluation des incidences sur l’environnement.

Ce document [3]
, obligatoire dans une demande de permis, détaille le cadre dans lequel les travaux sont entrepris et les incidences possibles qu’ils pourront avoir sur l’environnement en répondant à une série de questions permettant de se faire une idée claire du projet à approuver et de ses conséquences positives ou négatives sur l’environnement et le cadre de vie.
Voici quelques lignes [4] qui nous intéressent pour notre cas d’école (en gras italique, les réponses fournies par le demandeur) :

(…)
3. Situation existante de droit en aménagement du territoire, urbanisme et patrimoine :
• Le terrain est-il situé à proximité d’un centre ancien protégé, d’un bien immobilier classé, d’un site archéologique ?
Oui, proximité du centre historique de Namur.
(…)
5. Effets sur l’environnement
• g. Le projet portera-t-il atteinte à l’esthétique générale du site ? »
Non, le nouveau pont sera plus discret que l’ancien.
(…)
7. Mesures prises en vue d’éviter ou de réduire les effets négatifs sur l’environnement :
Impact paysager ? L’impact paysager du nouveau pont est plus faible que celui du pont existant.

Selon ces informations, on est heureux d’apprendre que le nouveau pont est surtout plus discret et mieux intégré dans le prestigieux paysage historique du vieux Namur… Aucun point, dans cette notice, ne concerne l’éclairage, ni la consommation énergétique (inutile) de l’installation et aucun règlement urbanistique n’exige de détails sur ces points. Ils ont pourtant un impact direct sur l’environnement et sur le paysage : tous LEDs éteints ou en pleine journée, ce pont est effectivement plus discret que le précédent et mieux intégré dans le cadre paysager de la Citadelle où il est situé, mais à la tombée du jour, il se pare de mille feux et transforme la zone en lieu idéal pour une rave party : le soir, c’est soirée disco sous le Pont du Luxembourg, invitez vos amis !
Outre l’effet visuel « au choix : contrôle de police, accident grave, guirlande de Noël ou discothèque », ces LEDs bleus constituent une pollution lumineuse dans une ville qui tente, très progressivement, de la réduire et la contrôler.

Pollution lumineuse : mais qu’attend-on pour légiférer ?

La Pollution lumineuse est une nuisance avérée intrinsèquement liée à un gaspillage énergétique, deux faits qu’IEW et l’ASCEN s’attachent à rappeler chaque année lors de la Nuit de l’Obscurité, organisée avec le concours de nombreuses communes et associations bénévoles.

Comment, à l’heure où sont étudiés dans nos villes, (y compris à Namur) des plans lumières pour rationaliser l’éclairage public et diminuer ses impacts énergétiques, en arrive-t-on encore à de pareilles démesures ? Nos voisins Français ont adopté une première législation en la matière qui a pris effet en juillet dernier et il est grand temps que nous nous en inspirions en donnant aux pouvoirs publics les moyens de superviser ces illuminations [5] .

Quelques conseils et règles de base concernant les illuminations décoratives :

- Commencer par s’interroger sur l’utilité réelle de cette affectation d’énergie et de matériel.
- Toujours diriger la lumière vers l’objet que l’on souhaite éclairer pour éviter les éblouissements.
- Toujours éclairer du haut vers le bas (pas d’éclairages vers le ciel, c’est inefficace et polluant.)
- N’éclairer que lorsque c’est utile : du coucher du soleil à 23h et de 6h00 au lever du soleil ; pas la journée. Le peu de passage en pleine nuit ne justifie pas les dépenses d’un éclairage décoratif ou publicitaire. On peut, le week-end ou les jours fériés, décider de l’utilité de prolonger l’éclairage jusque 2h du matin.

Pour approfondir, voici un guide complet qui concerne l’éclairage public.

Effet rebond

L’ASCEN, tout comme l’ANPCEN française, interpellent sur les risques d’effet rebond liés à l’arrivée incontrôlée des technologies LEDs. Cet éclairage de fête foraine est le parfait exemple de ce qu’on appelle l’Effet Rebond : "les économies de temps, d’argent et d’énergie sont en partie annulées (et parfois en totalité) par les changements de comportement des consommateurs."
L’ANPCEN précise, à ce sujet : « (…) force est de constater que l’approche segmentée des politiques publiques et des réponses pour leur mise en œuvre, conduit de plus en plus souvent à répondre aux objectifs « d’efficacité énergétique » sans que ceux-ci ne soient mis en perspective avec les nécessités de « sobriété énergétique et lumineuse » : il en résulte la promotion d’un nombre croissant d’acteurs d’une moindre consommation… permettant dans les faits d’équiper et d’éclairer « plus » ! » (ANPCEN – Alerte LEDs)

C’est ce qui risque d’arriver avec la démocratisation des ampoules LED : elles consomment moins, alors on se permet d’en mettre plus et partout pour éclairer tout (et n’importe quoi). L’économie d’énergie réalisée est anéantie par un gaspillage irresponsable et difficilement justifiable d’énergie et de matières premières, y compris des terres rares, dont la filière de recyclage n’est pas encore mature alors qu’elles commencent à manquer cruellement sur notre unique planète.

Un dernier détail, en matière de pollution lumineuse et d’impacts des éclairages sur l’environnement, les lumières dont les longueurs d’ondes sont situées dans le bleu sont les pires et posent particulièrement problème pour les espèces animales [6] et pour l’être humain [7] . Notre rétine y est plus sensible (c’est parfois même douloureux à regarder) et cette couleur devrait être réservée aux situations d’urgence et de détresse (police, pompiers, ambulance) pour attirer l’attention et signaler un danger. Les utiliser dans des décorations permanentes à tout va en diminue l’efficacité lors des cas d’urgence.

Nous avons donc ici, en effet rebond, une consommation inutile d’énergie, un gaspillage de précieuses matières premières, auxquels il faut ajouter une hausse inévitable de la pollution lumineuse renforcée par des ampoules émettant dans les spectres bleu : bref, un cocktail d’effets négatifs pour un éclairage dont la seule raison d’être est « pour faire joli ». Un peu léger, non ?

Postface anecdotique, juste pour le plaisir et pour vous récompenser d’être arrivé jusqu’ici

De l’art d’interpréter les chiffres d’un sondage : une matière étudiée en école de commerce et en journalisme et qu’il convient donc de toujours considérer avec circonspection.
Dans un article publié le 23 novembre, L’Avenir tirait les conclusions du sondage, encore ouvert à ce jour, mis en ligne deux jours plus tôt sur son site et le journaliste en concluait que, tout de même, « il serait présomptueux d’y voir un rejet massif de la mise en lumière du pont ferroviaire. 38,3 % des personnes sondées estiment, en effet, que la double guirlande bleue est de nature à moderniser l’image de Namur, qu’il s’agit d’une idée lumineuse. Ils ne sont que 16,4 % à estimer que la dépense est inutile.  »

Petite analyse rapide des 3 propositions du sondage entre lesquelles il fallait se prononcer, en prenant cette fois, l’angle de vue des détracteurs de cette idée :

C’est une idée lumineuse. Elle participera à la modernisation de l’image de la Ville. 35,10%
« une idée lumineuse » : une formulation humoristique est toujours une réponse plus tentante pour une personne qui ne s’intéresse pas spécialement à la question. En soi, si on ne précise pas que ce pont bleu fait tache dans le cadre historique de la Citadelle de Namur, des LEDs bleus, ça fait moderne, hein !

C’est une dépense inutile. 15,42%
Là, il y a un piège : pour qui s’est un peu préoccupé du dossier, on saura que la dépense n’est pas faite par la Ville de Namur, mais par Infrabel (et c’est là qu’on pourrait s’indigner : au vu de l’état du rail wallon, franchement, quelle idée d’allouer une partie même infime du budget d’infrastructure ferroviaire à des petites loupiotes pour faire joli !)

L’éclairage est trop puissant et agressif. 49,42%
C’est un fait certain et la réponse la plus évidente pour qui a été ébloui par cet éclairage en passant sur le Pont des Ardennes. Le biais, c’est qu’on en déduit dans l’article qu’il suffira de réduire l’intensité lumineuse pour satisfaire les mécontents.

Diviser pour mieux régner est un adage qui s’applique bien aux sondages : toujours poser UNE question qui va dans le sens qui vous intéresse et DEUX questions dans l’autre sens. Cela réparti mieux les sensibilités et vous permet d’interpréter les chiffres à votre guise… Heureusement que l’article commençait par « notre sondage n’a pas de prétention scientifique » !

Une dernière précision utile sur un autre point qui porte à confusion dans cet article et qui mérite d’être clarifié : « À Infrabel, on fait observer par ailleurs que la société de gestion du réseau ferroviaire n’est pas à la base de la demande du placement du dispositif lumineux. La demande initiale portait sur le remplacement du pont, la Ville a assorti le permis de diverses considérations esthétiques et/ou pratiques. » Le « dispositif lumineux » évoqué ci-dessus par Infrabel et demandé par la Ville de Namur concerne l’éclairage du passage RAVEL (piétonnier et cycliste) dont le maintien et l’amélioration était une condition justifiée et assortie au permis. Au vu du dossier d’urbanisme, les spots lumineux sur les flancs du pont faisaient bien partie de l’œuvre originale de l’architecte qui a dessiné ce pont et non une demande excentrique de la Ville.

Allez, joyeuses fêtes de fin d’année et n’oubliez pas de décrocher vos guirlandes lumineuses après la Galette des Rois !


[1Hypothèse non confirmée depuis l’espace.

[2diamètre 193,7 mm et épaisseur de 5,4 mm

[3La forme et le contenu minimum de la « notice d’incidences sur l’environnement » sont définis par l’arrêté du gouvernement wallon du 4 juillet 2002 et vous en trouverez un modèle proposé par l’UVCW ici

[4La notice complète est jointe à la demande de permis consultable à l’Urbanisme de la Ville de Namur sous la référence « cahier spécial des charges n°57/53/4/08/63 » dans le dossier n°101b/2008.

[5Un projet de décret « Pollution Lumineuse » (lien http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/2012_2013/DECRET/743_1.pdf ) est sur la table du Parlement Wallon depuis le début de l’année. Ce décret permettrait à tout le moins de poser un cadre législatif dans ce domaine où, à ce jour, on ne peut compter que sur la bonne volonté et l’initiative citoyenne tant dans les domaines publics que privés.

[6Les migrations des poissons peuvent être perturbées par la pollution lumineuse. Une grande partie des migrations animales se fait de nuit, et la lumière naturelle et/ou artificielle influe fortement sur de nombreux processus du vivant en perturbant les rythmes biologiques et notamment le rythme nycthéméral dont dépendent les modifications saisonnières de métabolisme et de comportement. Beaucoup d’espèces sont également sensibles aux cycles lunaires et à la luminosité de la lune. De nuit, la lumière du soleil (alors invisible) reflétée par la lune peut par exemple inhiber ou au contraire exciter l’activité de certains animaux aquatiques ; en particulier, le rythme nycthéméral influe sur les migrations quotidiennes et l’activité de nombreuses espèces planctoniques. L’éclairage artificiel les perturbe, comme il perturbe des escargots aquatiques ou des poissons (migration, reproduction, alimentation).

[7La forte composante en bleu des LEDs confère à leur lumière des propriétés de diffusion amplifiée dans l’atmosphère et dans les milieux naturels, à même donc d’avoir des impacts accrus indirects sur le vivant (faune et flore) en plus des effets directs (sensibilité de la vision animale plus importante dans le bleu, altération des rythmes circadiens et phototoxicité pour la rétine) qui doivent être anticipés, par les politiques publiques de la biodiversité, actuellement muettes sur ces aménagements du territoire ; de même, l’évaluation environnementale des infrastructures, à terre ou en mer, ne qualifie pas les choix de gestion de la lumière. (sourceAlerte LEDs de l’ANPCEN)



 
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